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Le rôle des nouveaux récits : imaginer, choisir et transformer.

il y a 16 heures
5 min de lecture

Dans le premier chapitre de notre série consacrée à la bataille des récits, nous avons exploré les mécanismes qui contribuent à fabriquer le doute et à brouiller notre compréhension des enjeux écologiques. Dans le deuxième, nous nous sommes penchés sur les biais et les résistances qui peuvent freiner le passage du savoir à l’action.


Le constat est clair : les faits sont indispensables, mais ils ne suffisent pas toujours à mettre une société en mouvement. Car comprendre les futurs que nous voulons éviter ne nous dit pas encore vers quel avenir nous souhaitons aller. Dans ce troisième chapitre, nous nous intéressons donc à une nouvelle question : pourquoi avons-nous besoin d’imaginer d’autres récits?


Nous savons de mieux en mieux ce que nous risquons de perdre. Mais sommes-nous capables d’imaginer ce que nous pourrions construire?

Le récit, un outil pour façonner notre réalité

Les récits façonnent notre représentation du monde, définissent ce qui nous paraît normal et délimitent ce que nous pensons possible.


Produire toujours davantage, consommer pour réussir, considérer la croissance économique comme une condition du progrès ou la technologie comme la réponse à tous nos problèmes : ces idées forment un récit dominant, construit et renforcé par nos institutions, notre économie et notre culture.


Transformer la société suppose donc aussi de questionner les histoires qui donnent au système actuel une apparence d’évidence.



Imaginer le futur, c'est déjà le façonner

Les gouvernements, les entreprises, les armées et les institutions internationales élaborent régulièrement des scénarios pour anticiper les évolutions et orienter leurs stratégies.


Publié en 2012, Le Monde en 2030 vu par la CIA présente plusieurs scénarios pour le monde de 2030, élaborés à partir de tendances démographiques, économiques, technologiques, géopolitiques et environnementales. L’ouvrage a été critiqué pour ses nombreux biais et son manque d’audace prospective : vision centrée sur les États-Unis et l’économie, confiance dans la technologie, enjeux environnementaux sous-estimés, croissance peu remise en question. Il montre ainsi que même les exercices de prospective restent influencés par les cadres de pensée de celles et ceux qui les produisent.


Imaginer l’avenir n’est donc pas une activité neutre. Définir les futurs jugés plausibles contribue aussi à déterminer les choix considérés comme raisonnables aujourd’hui.

Or, lorsqu’il est question d’écologie, un type de futur occupe une place particulièrement importante dans notre imaginaire collectif : celui de la catastrophe.



Quand le pire devient notre seul horizon

Effondrement des écosystèmes, catastrophes, guerres pour les ressources, pénuries : les récits écologiques prennent souvent la forme du pire. Ces représentations peuvent rendre les risques visibles et rompre avec l’idée que notre mode de vie pourrait se poursuivre indéfiniment.


Dans L’écologie et la narration du pire, Alice Canabate analyse les fonctions politiques des récits d’effondrement, mais aussi les affects et les orientations qu’ils peuvent produire. Il serait donc simpliste d’opposer de « mauvais » récits catastrophistes à de «bons» récits optimistes. Le problème apparaît plutôt lorsque le pire devient le seul futur que nous parvenons encore à imaginer.




Un même objectif, plusieurs scénarios possibles

Imaginer un avenir compatible avec les limites planétaires ne signifie pas qu’une seule trajectoire s’impose.


Avec Transition(s) 2050, l’Agence de la transition écologique (ADEME) a élaboré quatre scénarios permettant d’atteindre la neutralité carbone : Génération frugale ; Coopérations territoriales ; Technologies vertes ; Pari réparateur. Tous poursuivent le même objectif climatique, mais reposent sur des choix de société très différents. Quelle place accorder à la sobriété? Jusqu’où miser sur la technologie ? Comment organiser la production, les territoires, les mobilités et la consommation?


Dans son rapport Mobiliser la société à travers le prisme de l’imaginaire, l’agence rappelle ainsi que la transition écologique implique aussi une transformation de nos représentations collectives.



Rouvrir le champ des possibles


Dans Philofictions. Des imaginaires alternatifs pour la planète, Ariel Kyrou montre comment la fiction peut remettre en question le caractère prétendument inévitable des futurs qui semblent nous être promis. Elle ne fournit pas nécessairement un modèle à reproduire, mais nous rappelle que le présent n’est pas la seule forme que le monde pourrait prendre.


Dans Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons?, Rob Hopkins défend l’idée que l’imagination est une ressource essentielle pour construire les futurs que nous souhaitons. À travers différentes initiatives, il nous invite à retrouver notre capacité à nous demander « et si? » et à envisager ce qui pourrait être autrement.


Une réflexion que nous avons eu la chance de prolonger avec lui lors d’un Fireside Chat consacré au pouvoir de l’imagination dans une société post-croissance. Rob Hopkins nous y a invités à considérer l’imagination non comme un simple exercice créatif, mais comme un outil de survie : la capacité à voir les choses telles qu’elles pourraient être autrement et à ouvrir la voie à des futurs plus durables et équitables.


Mais cette capacité à imaginer l’avenir ne devrait pas rester entre les mains de quelques institutions, expert·es ou artistes. Les futurs que nous souhaitons construire doivent aussi pouvoir être pensés et discutés collectivement.



Imaginer l’avenir ensemble

Comment faire, alors, de l’imagination du futur un exercice collectif?


Vous connaissez certainement la Fresque du climat, qui permet de comprendre collectivement les causes et les conséquences du dérèglement climatique. Mais connaissez-vous la Fresque des nouveaux récits? Cet atelier explore d’abord l’influence des récits dominants et les verrous sociocognitifs qui entretiennent le statu quo. Les participant·es imaginent ensuite un futur compatible avec les limites planétaires et les transformations qui permettraient de le faire advenir.



De son côté, ClimateNow propose Climate Narrative by Design, une boîte à outils qui accompagne la création de récits climatiques en quatre étapes : analyser les récits dominants et les rapports de pouvoir, imaginer des futurs dans lesquels les publics peuvent se projeter, les traduire en récits accessibles, puis favoriser leur diffusion et le passage à l’action.


Plusieurs projets soutenus par le One Planet Lab travaillent également sur cette question.


Monda Futura cherche à identifier avec la population les dénominateurs communs d’un avenir digne d’être vécu, puis à les traduire en critères pouvant orienter les décisions économiques et politiques.


Le Hub des possibles mobilise l’imaginaire et la prospective pour explorer d’autres manières de vivre dans un quartier, une entreprise ou une Suisse zéro carbone.


Ces démarches ne cherchent pas à imposer une vision unique de l’avenir. Imaginer ensemble permet aussi de faire apparaître les désaccords, de confronter les priorités et de rendre visibles les arbitrages nécessaires.



Alors, pourquoi avons-nous besoin d’imaginer de nouveaux récits?


Dans son Petit manuel de résistance contemporaine, Cyril Dion propose différentes pistes d’action, individuelles, collectives et politiques. Il accorde une place centrale aux récits, non comme une alternative à l’action, mais comme une manière de lui donner du sens et de l’inscrire dans une transformation plus large.


Les récits ne remplacent donc ni les politiques publiques, ni les mobilisations, ni les transformations matérielles de nos modes de vie. Ils peuvent en revanche leur donner un horizon: une représentation du monde qu’elles cherchent à faire advenir.


Imaginer d’autres futurs permet ainsi de rouvrir l’espace du choix collectif, d’explorer plusieurs trajectoires et de débattre du monde dans lequel nous souhaitons vivre.

Le futur n’est pas encore écrit. Mais les histoires que nous choisissons de prendre au sérieux aujourd’hui contribuent déjà à en tracer les contours.


Reste alors une dernière question : comment partager ces enjeux et parler de durabilité sans renforcer la culpabilité, la polarisation ou le sentiment d’impuissance ? Ce sera l’objet du quatrième et dernier chapitre de cette série.


 
 
 

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