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Ce que notre cerveau ne veut pas savoir: biais, résistance et inertie face au climat.

Notre précédent article montrait comment la désinformation brouille le débat public sur l'environnement. Nous pourrions croire que faire la différence entre le vrai et le faux pourrait suffire à prendre les bonnes décisions. Et pourtant...


Nous savons. Nous sommes parfois même d'accord. Et nous ne changeons pas forcément pour autant.

Un diagnostic en cinq lettres


Le psychologue Per Espen Stoknes, dans What We Think About When We Try Not To Think About Global Warming, a posé un diagnostic devenu une référence: les 5D. Cinq mécanismes qui sabotent, chacun à sa manière, le passage du savoir à l'action.

  • Distance

  • Doom - le catastrophisme paralysant

  • Dissonance cognitive

  • Denial - les mécanismes de déni

  • Identity - le poids de nos appartenances sociales



Distance: un problème qui paraît loin

Le changement climatique a un défaut de fabrication : il est presque impossible à voir. Causes diffuses, effets étalés sur des décennies, conséquences qui frappent toujours ailleurs, notre cerveau n'a pas été conçu pour lointain ou le long terme.



Dans Le bug humain, Sébastien Bohler le résume ainsi: nous sommes câblés pour les récompenses immédiates et les menaces proches. Face à un risque flou et lointain, le cerveau décroche. Connaître les conséquences ne suffit pas. Le quotidien gagne presque toujours contre le long terme.





Doom: quand la catastrophe paralyse plus qu'elle ne mobilise

Face à l'urgence, multiplier les alertes paraît logique. Mais ça n'a pas toujours les résultats escomptés.


La crise environnementale sur le divan le montre : la peur, l'anxiété, la culpabilité, le sentiment d'impuissance jouent un rôle décisif dans notre rapport à la crise écologique. Une menace perçue comme trop massive ne mobilise pas. Elle sidère.


Certains se découragent, d'autres détournent le regard. Les alertes scientifiques restent indispensables, ce n'est pas la question, mais les faits seuls ne déclenchent pas l'action. Il faut aussi des perspectives, des solutions, des possibilités concrètes de changement.



Ce risque de sidération a un coût bien réel sur la santé mentale. Nos voisins français sont à l'origine d'une étude complète sur le sujet : l'Agence de la Transition écologique (ADEME) y dresse la première cartographie nationale de l'éco-anxiété, révélant que plus de 4 millions de personnes en France présentent aujourd'hui des symptômes marqués, dont 420 000 à risque de basculer vers une psychopathologie. L'étude de l'ADEME en détaille les mécanismes.




Dissonance: quand les actes vont à l'encontre des convictions

Nous nous disons préoccupés par l'environnement, mais nous continuons, à prendre les mêmes décisions et à agir et à vivre exactement comme avant. Ce grand écart a un nom : la dissonance cognitive.


Méfiez-vous de votre cerveau recense trente biais qui faussent nos jugements sans que nous en ayons toujours conscience. Entre une information et une décision, il y a toujours une interprétation, jamais neutre.



Sous couvert d'un titre qui semble à première vue un peu badin, voire cynique, le Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens est une synthèse rigoureuse de cinquante ans de recherche en psychologie sociale. Expériences à l'appui, les auteurs montrent que nos actes ne découlent pas simplement de nos idées : ils peuvent aussi les façonner, ou les justifier après coup.



Face à l'inconfort, changer de comportement n'est qu'une option parmi d'autres. Nous pouvons tout aussi bien ajuster notre discours, minimiser l'écart, nous trouver de bonnes raisons de continuer comme avant. Le problème n'est donc pas seulement de savoir: c'est de faire tenir ensemble nos connaissances, nos habitudes, et l'image que nous avons de nous-mêmes.


Ce mécanisme ouvre une piste d'action concrète : le nudge. En agissant sur le contexte du choix plutôt que sur la volonté individuelle, nous réduisons l'écart entre intention et comportement sans jamais forcer la main. Nous l'expliquons plus en détail dans cet article.



Denial: les mille visages du déni

Le déni n'est pas un simple refus borné des faits. C'est souvent bien plus subtil.


Dans Le syndrome de l'autruche, George Marshall le décompose: éviter certaines informations, repousser le sujet à plus tard, juger que «d'autres problèmes sont plus urgents», ou se reposer sur les gouvernements, les entreprises, la technologie pour régler le problème à notre place.


Ces réactions ne trahissent pas une absence d'inquiétude. Elles sont souvent des mécanismes de protection face à une réalité jugée trop anxiogène pour être regardée en face. Comprendre cela évite une erreur de lecture trop simple : opposer les «conscients» aux «indifférents». La réalité est plus complexe...et plus humaine.



Identity: nous sommes des animaux sociaux

Nous aimons croire que nos décisions reposent sur nos convictions. En réalité, elles dépendent largement de qui nous regarde.


Le guide de l'ADEME Changer les comportements, faire évoluer les pratiques sociales vers plus de durabilité le rappelle : aucun comportement n'est purement individuel. Ils s'inscrivent dans des normes sociales, des infrastructures, des habitudes collectives. Nous adoptons plus facilement ce qui est valorisé par notre entourage. À l'inverse, nous écarter de ces pratiques, même pour de bonnes raisons, demande de sortir du groupe. Et personne n'aime sortir du groupe.



Alors, comment créer les conditions du changement?

Comprendre les freins ne doit pas nourrir le fatalisme. Au contraire : les identifier, c'est déjà commencer à pouvoir agir sur eux.



Rendre les choix durables plus faciles

Les travaux d'Éric Singler dans Green Nudges partent d'un constat simple : nos décisions sont façonnées par leur contexte. Présentation de l'information, ordre des options, choix par défaut,... tout cela oriente nos décisions, sans jamais les contraindre. En complément, nous vous conseillons également de visiter le site web de la base de données Green Nudges qui rassemble des dizaines d'exemples concrets, de l'énergie à l'alimentation.



Transformer les pratiques collectives.

Les changements individuels butent vite sur des infrastructures et des normes sociales bien ancrées. Le guide de l'ADEME invite à déplacer la question : plutôt que «pourquoi les individus ne changent-ils pas? », demandons «comment rendre le changement possible, accessible, désirable ?». Se déplacer, se nourrir, travailler : ce sont des pratiques façonnées par les territoires, les infrastructures, les modèles économiques - pas seulement par la volonté.


Et pour approfondir les leviers de changement de comportement au service des transformations systémiques, (re)découvrez notre guide pratique « Behavioural Design : mobiliser les sciences comportementales pour promouvoir le changement systémique et la sobriété », rédigé en collaboration avec le Prof. Dr Ulf Hahnel de l’Université Leuphana.



Vers de nouveaux récits

Les faits sont indispensables, mais seuls, ils ne mettent jamais une société en mouvement. Nos comportements dépendent de ce que nous croyons possible, souhaitable, désirable, pas seulement de ce que nous savons. Pour sortir des impasses du déni, de la culpabilité ou de l'impuissance, il s'agit ainsi de travailler surr les émotions, les imaginaires collectifs, les visions d'avenir. C'est précisément le rôle des récits et c'est ce que nous explorerons dans notre prochain article.




 
 
 

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